Quand une grande diplomate victime du racisme en parle

La Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale est célébrée chaque année le 21 mars, pour commémorer ce jour de 1960 où, à Sharpeville en Afrique du Sud, la police a ouvert le feu et tué 69 personnes lors d’une manifestation pacifique contre les lois relatives aux laissez-passer imposées par l’apartheid. En proclamant la Journée internationale en 1966, l’Assemblée générale a engagé la communauté internationale à redoubler d’efforts pour éliminer toutes les formes de discrimination raciale.

C’est un combat de longue haleine, car comme tous les vices et ignominies de l’être humain, le racisme a la vie dure et seule l’engagement de plus en plus collectif pourra en venir à bout. Lors de la réunion commémorative de la Journée organisée par l’Assemblée générale des Nations unies le 19 mars, la représentante des États-Unis d’Amérique l’ambassadrice Linda Thomas-Greenfield a tenu un discours poignant comme le fléau du racisme.

“Il s’agit d’une  prise de parole puissante sur le racisme, non seulement aux États-Unis mais aussi dans le monde, quel que soit le continent et le peuple; et le discours de l’ambassadrice Thomas-Greenfield est une véritable déclaration de ce à quoi les américains aspirent et qu’ils défendent dans leur écrasante majorité “
– Eric Stromayer, ambassadeur des USA au Togo

Nous nous faisons donc un devoir de vous offrir une transcription des propos de l’ambassadrice pour une méditation collective.

Mission des États-Unis auprès des Nations unies
Linda Thomas-Greenfield, représentante des États-Unis auprès des Nations unies
Le 19 mars 2021

Merci, Monsieur le président. Merci de nous avoir conviés à commémorer cette journée importante. Et je remercie le secrétaire général, Madame la haut-commissaire et le Dr Iweala, de nous montrer la voie et de nous inciter à faire plus pour éliminer la discrimination raciale, où que ce soit et par qui que ce soit.

Cette réunion – cette commémoration – a pour moi une signification toute particulière. Je suis d’origine africaine. Mais surtout, je suis descendante d’esclaves. Mon arrière-grand-mère Mary Thomas, née en 1865, était l’enfant d’une esclave. Cela ne fait que trois générations.

J’ai grandi dans le sud soumis à la ségrégation raciale. Je prenais le bus pour fréquenter une école séparée et le week-end, le Ku Klux Klan brûlait des croix sur les pelouses de notre quartier. Quand j’étais au lycée, une petite fille que je gardais m’a demandé si j’étais une “n…” parce que son père m’avait désignée par ce mot.

Un rappel mural sur la lutte continue des Africains-américains au droit à la vie et à la liberté lors des moments troubles de 2020 aux USA

Je connais le visage hideux du racisme. J’ai vécu le racisme. J’en ai fait l’expérience. Et j’ai survécu au racisme.

Et tout au long de ce processus, j’ai appris une vérité simple : le racisme n’est pas le problème de la personne qui le vit. Ceux d’entre nous qui vivent le racisme ne peuvent pas et ne doivent pas l’intérioriser, malgré l’impact qu’il peut avoir sur notre vie quotidienne.

Nous devons l’affronter, à chaque fois, quelle qu’en soit la victime.

Le racisme est le problème du raciste. Et c’est le problème de la société qui produit le raciste. Et dans le monde d’aujourd’hui, il s’agit de toutes les sociétés. Et dans tant de nos communautés et pays, le racisme est endémique. Il s’immisce dans leur structure, comme une pourriture. Et il y demeure, la pourrit et se propage parce que beaucoup de responsables le permettent. D’autres détournent le regard et prétendent qu’il n’existe pas. Mais comme un cancer, si on l’ignore, il grandit.

Aujourd’hui, nous commémorons notre engagement commun à mettre fin à toute discrimination raciale. Et nous faisons le point sur nos actions lors de l’examen à mi-parcours de la Décennie des personnes d’ascendance africaine. En Amérique, cet examen exige une prise de conscience – il nous faut faire face à notre sombre histoire de l’esclavage des Noirs.

Il y a quatre cent deux ans, des esclaves africains ont été contraints de s’installer sur la côte de la colonie de Virginie. Il y a deux ans, le Projet 1619 a attiré l’attention sur cet anniversaire et replacé les conséquences de l’esclavage et les contributions des Noirs américains au centre de notre histoire et de notre récit national. Comme l’explicite le projet, l’esclavage est le péché originel de l’Amérique. Il a entrelacé la suprématie blanche et l’infériorité noire au tissu de nos documents et principes fondateurs.

Le Legacy Museum en Alabama retrace cette histoire, et si vous n’y êtes pas allé, je vous encourage tous à vous y rendre. Ses expositions nous conduisent de l’esclavage aux lynchages en passant par la ségrégation et l’incarcération de masse et témoignent de cette terrible histoire et de l’impact qu’elle a sur notre peuple aujourd’hui.

Une sculpture d’esclaves réalisée par l’artiste Kwame Akoto-Bamfo au Mémorial national pour la paix et la justice à Montgomery, en Alabama. (Photo RNS/Adelle M. Banks)

Mais même si l’esclavage est notre péché originel, l’Amérique n’est pas la source originelle de l’esclavage. D’autres partagent cette honte avec nous. L’esclavage a existé dans tous les coins du globe. Des Africains ont réduit d’autres africains en esclavage bien avant que les colons américains n’existent. Et malheureusement, l’esclavage existe encore aujourd’hui dans de nombreux endroits du monde.

Comme le fait valoir l’auteure Isabel Wilkerson, les humains dans tous les contextes ont classé la valeur humaine, et opposé la suprématie présumée d’un groupe à l’infériorité présumée des autres. En Amérique, cela prend de nombreuses formes dont la plus notable est notre héritage de suprématie blanche.

Cette année, le meurtre insensé de George Floyd, de Breonna Taylor et de tant d’autres Noirs américains a suscité une prise de conscience en faveur de la justice raciale, un mouvement qui s’est propagé dans le monde entier : Black Lives Matter.

Et parce que les vies des Noirs comptent, nous devons démanteler le système de la suprématie blanche à chaque occasion. Cela signifie également prêter attention à d’autres types de haine.

Le FBI a signalé une augmentation des crimes haineux au cours des trois dernières années – en particulier à l’encontre des latino-américains, les sikhs, des musulmans américains, des juifs américains et des immigrants. Les données les plus récentes montrent que les crimes haineux atteignent un niveau jamais atteint depuis plus de dix ans. Et cela ne prend même pas en compte l’intimidation, la discrimination, la brutalité et la violence auxquelles les Américains d’origine asiatique ont été confrontés depuis l’apparition de l’épidémie de COVID-19.

La fusillade de masse à Atlanta n’est que le dernier exemple de cette horreur. À la demande du président Biden, notre drapeau, ici, à la mission des États-Unis auprès des Nations unies, est en berne, pour honorer les victimes de cette terrible tragédie insensée.

La vidéo originale de l’intervention de LTG en anglais

Il est si important que nous nous restions solidaires – unis – face à ce fléau. L’union fait la force. Mais les divisions et les perceptions erronées des autres nous desservent tous.

Il nous faut également comprendre que le racisme est loin d’être unique à l’Amérique. Au cours de quatre décennies et sur quatre continents au sein du Corps diplomatique, j’ai vécu le racisme dans d’innombrables contextes internationaux, de recherches trop zélées dans les aéroports, au contrôle au faciès de mon fils par la police, en passant par le fait d’attendre derrière des clients blancs pour une table dans un restaurant. Le racisme était et reste un défi quotidien où que nous soyons.

Et pour des millions de personnes, il s’agit de bien plus qu’un défi. C’est une question de vie ou de mort. Comme en Birmanie, où les Rohingyas et d’autres ont été opprimés, maltraités et tués en nombre effarant. Ou en Chine, où le gouvernement s’est livré à un génocide et a commis des crimes contre l’humanité contre des Ouïghours et des membres d’autres groupes ethniques et religieux minoritaires du Xinjiang.

La prévalence et l’omniprésence de la discrimination raciale sont telles que la situation peut sembler désespérée. Mais je tiens à être claire : je garde espoir. J’ai bon espoir parce que j’ai constaté que les communautés et les pays peuvent changer. Et j’ai fait l’expérience de ces progrès dans ma propre vie.

Personnellement, je ne suis qu’un exemple de ce que l’espoir et la force peuvent accomplir. Après tout, cette descendante d’esclaves est devant vous aujourd’hui en qualité de représentante des États-Unis auprès des Nations unies. Le premier chapitre de l’histoire de ma vie – la naissance dans la pauvreté de parents sans instruction – personne n’aurait pu le prévoir.

Alors je vous pose la question suivante : que pouvons-nous faire pour promouvoir le changement et faire en sorte que les victimes du racisme gardent espoir ?

Nous ne pouvons pas contrôler la haine dans le cœur des gens. Mais nous pouvons changer les règles qui permettent de lui donner libre cours. C’est comme cela que j’ai pu être ici. C’est pour cela que nous avons pu accueillir cette semaine la vice-présidente Kamala Harris à l’ONU. C’est grâce à cela que le cabinet du président Biden est caractérisé par la plus grande diversité de l’histoire et que l’on y trouve la première Amérindienne nommée à un poste en ce sein.

On peut être patriote et ne pas être raciste

Nous pouvons faire en sorte que nos collectivités et nos gouvernements soient le reflet de nos plus hautes aspirations – même si certaines personnes ne sont toujours pas à la hauteur. Nous pouvons agir. Et dans l’administration Biden-Harris, c’est exactement ce que nous faisons.

Au cours des 60 premiers jours, le président en a fait une priorité : de la lutte contre la discrimination raciale dans le logement, à la fin des prisons privées où s’entassent des jeunes hommes à la peau foncée, au respect de la souveraineté des tribus amérindiennes, en passant par la lutte contre la xénophobie et la discrimination contre les Asiatiques, les Américains d’origine asiatique et insulaires du Pacifique.

L’administration Biden-Harris comprend également à quel point la pandémie de COVID-19 et la crise économique ont infligé des dommages disproportionnés aux membres des minorités raciales et ethniques. Nous avons donc pris des mesures, comme par exemple la mise à disposition de fonds de secours d’urgence, l’amélioration de l’accès à des aliments nutritifs et la suspension des paiements de prêts étudiants fédéraux, qui, nous le savons, aideront particulièrement les communautés noires et hispaniques.

Pour être clair, ce n’est que le début. Mettre fin à la discrimination raciale, en particulier dans notre système de justice pénale, sera une priorité absolue pour le président et pour l’ensemble de l’administration Biden-Harris. Et nous demandons à d’autres pays de faire de même.

Nous demandons à tous les pays de ratifier et d’appliquer la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Après tout, il s’agit de façonner l’avenir, de façonner l’avenir que nous voulons pour nos enfants, nos petits-enfants et leurs petits-enfants.

Déjà, ils demandent que nous fassions mieux. Ils proposent de nouvelles idées et militent pour une action progressive. Ils demandent plus à leurs politiciens et à leurs gouvernements. Et ils sont dans les rues et marchent pour le chargement.

Ils disent que « Les vies des Noirs comptent ». Parce que c’est le cas.

Ils scandent : « C’est cela la démocratie ». Parce que c’est le cas.

C’est le mode de vie à l’américaine, « l’American Way ».

Nous avons des défauts. Des défauts profonds et graves. Mais on en parle. Nous travaillons pour y remédier. Et nous persistons dans ce travail, dans l’espoir de pouvoir laisser le pays dans une situation meilleure que celle dans laquelle nous l’avons trouvé.

Nous pouvons faire de même à une échelle multilatérale. Exposons le racisme et la discrimination raciale endémiques dans toutes les sociétés, dans le monde entier. Poursuivons nos efforts pour éradiquer cette discrimination et éliminer la pourriture de nos fondations. Et en cette journée consacrée à mettre fin à la discrimination raciale, alors que nos drapeaux sont en berne, laissons à nos enfants un monde moins haineux et avec plus d’espoir.

Donnons-leur un avenir. Un avenir sans peur. Un avenir sans violence. C’est l’héritage que nous espérons leur laisser.

Merci.

Traduit par ShareAmerica à titre gracieux. Seul le texte original en anglais fait foi :
https://usun.usmission.gov/remarks-by-ambassador-linda-thomas-greenfield-at-a-un-general-assembly-commemorative-meeting-for-intl-day-for-the-elimination-of-racial-discrimination/

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